lundi 10 mai 2010

Crise de la santé en Colombie ? Un secteur pourtant très rentable…

En janvier dernier, face à des jugements en justice obligeant les administrations aux remboursements d’actes médicaux qu’elles avaient niées, le gouvernement d’Uribe déclare l’état d’urgence sociale. Divers décrets sont adoptés et visent, entre autres, à limiter ces remboursements. Les médecins quant à eux peuvent dorénavant être amenés à justifier selon un rapport de « coût/efficacité » leur décision sous peine de sanctions.
 
Depuis sa réforme avec la loi 100 de 1993, le système de santé colombien fonctionne selon les règles de la concurrence, l’affiliation à la sécurité sociale ayant été transformée en un vaste marché ouvert aux groupes privés. Les EPS, des organismes administratifs gestionnaires des budgets destinés à chaque patient, s’y disputent les affiliés. Pour réaliser des économies et maximiser leurs profits, selon l’efficience que la normativité leur demande de respecter, ces EPS sont conduites à limiter leurs dépenses, notamment en refusant de financer un certain nombre d’actes de santé.

Pour comprendre un peu mieux comment fonctionne réellement ce système et dépasser le discours d’une sécurité sociale gouffre économique, sorte de litanie devenue traditionnelle dans la bouche des décideurs politiques de tout poil, penchons-nous un instant sur la structuration des différentes entreprises qui le compose.

En 2009, l’hebdomadaire Semana publie un classement des 100 premières entreprises colombiennes. Le classement s’appuie sur les chiffres d’affaires réalisés sur l’année 2008. On y retrouve six EPS (sur vingt) du régime des salariés à des places non négligeables, dont SaludCoop classée 18e entre la multinationale Drummond, chargée de l’exploitation du charbon de La Guajira, et une autre multinationale, General Motors. SaludCoop avait réalisé des ventes d’environ un milliard d’euros sur l’année. Le cas de cette EPS est emblématique car il illustre comment le secteur a été reconfiguré une fois la loi 100 mise en route.

La coopérative SaludCoop est créée en 1994 à partir d’un capital de 2 500 millions de pesos ; en 2009 l’entreprise évaluait son patrimoine à 439 391 millions de pesos (environ 150 millions d’euros en mai 2009). Cette multiplication de sa taille d’environ 176 fois, SaludCoop la doit à son positionnement sur le nouveau marché de l’affiliation et de la santé. Dans le cadre juridique favorable au secteur privé, l’entreprise a investi dans toutes les branches du secteur de façon à rentabiliser au maximum l’argent de la sécurité sociale versé dans ses caisses : SaludCoop possède son propre réseau de cliniques, 31 institutions de haut niveau technologique, des laboratoires d’analyse ou d’imagerie médicale. Mais surtout, ses dirigeants ont investi sur toutes les étapes de la prestation de services de santé : SaludCoop est propriétaire de l’entreprise qui confectionne les vêtements et tissus hospitaliers et de celle qui les lave. Elle possède aussi celle chargée de la préparation des repas et des aliments, et elle fait appel à une autre de ses entreprises pour la maintenance de ses équipements. Elle contrôle aussi un réseau de pharmacies et la société qui se charge de négocier les prix des médicaments auprès des entreprises pharmaceutiques. Elle n’a pas non plus oublié le secteur des ressources humaines puisqu’elle possède deux coopératives de travail associé, l’une pour le recrutement du personnel médical, l’autre pour assurer les services de sécurité privée. Elle détient aussi le centre d’appel du groupe, un cabinet juridique et un cabinet d’audit. Elle a par ailleurs racheté deux autres EPS du régime des salariés: CafeSalud et Cruz Blanca. Enfin, en tant que coopérative, elle doit investir dans l’éducation et est donc propriétaire d’un collège privé des quartiers riches de Bogotá et d’un institut de formation au golf…

Les résultats de l’EPS et son exploitation du secteur contrastent avec l’état déclaré d’agonie du système de santé. La différence est d’autant plus forte que SaludCoop se retrouve en février 2010 au cœur d’un scandale financier. Alors que les décrets de l’état d’urgence sociale viennent d’être votés et appellent à la rigueur dans les hôpitaux publics, la Superintendance en santé réclame à SaludCoop le remboursement de 627 milliards de pesos (environ 260 millions d’euros) qui auraient été utilisés pour l’achat d’actifs et pour des investissements non autorisés selon ce que fixe la loi sur l’usage de l’argent du régime contributif. Dans le classement des entreprises publié par Semana en 2010, SaludCoop n’y apparaît pas. L’EPS n’a pas voulu renvoyer les informations demandées, explique l’hebdomadaire…
 
Pour en savoir plus, lire l'article (en espagnol) de David Coronell publié le 30 janvier 2010 dans Semana et qui a inspiré ce billet : ¿Dónde está la bolita?

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